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Tablemots

Tablemots

Tableaux de mots, mots en tableaux, c'est le blog de Sogsine... D'abord de l'écriture en forme de nouvelles ou de poèmes. Et puis, en pointillés, quelques échos d'une petite ville de province ... ou parfois d'ailleurs et que je signe de mon nom, Gérard Silighini... Gérard et Sogsine, deux facettes d'une même personne


Urgence

Publié par Sogsine sur 15 Novembre 2017, 11:28am

Catégories : #Nouvelles... de notre monde, #, nouvelles

Kevin m'a fait tomber, et j'ai eu un peu mal. J'ai saigné au genou et à la main, mais il n'y avait pas de quoi en faire toute une histoire. Et puis quand on se bagarre, ça se peut qu'on saigne.
Quand je me suis relevé, la maîtresse m'a regardé.

- Ton œil, m'a-t-elle dit. C'est quoi cette tache sur ton œil ?

Moi je n'en savais rien. Je ne sentais rien à mon œil, mais j'ai eu un peu peur de cette tache que je ne connaissais pas.

Elle a appelé maman au téléphone et maman est arrivée tout affolée.

- Il faut faire venir le SAMU, a-t-elle dit. Tu n'as pas mal mon chéri ?
- C’est un grand maintenant, l’a rassurée la maîtresse. N’est-ce pas que tu es grand Enzo !

J’ai répondu que oui. Mais en vrai, je ne suis pas très grand. J'ai 9 ans, mais dans ma classe de CM1 il y en a de bien plus grands. Kevin par exemple. Il n'arrête pas de bousculer les plus petits et parfois il leur demande des bonbons ou des gâteaux quand ils en ont.
Dans le bureau de la maîtresse, maman a parlé au téléphone avec le docteur du SAMU. Elle lui a décrit la tache sur mon œil. Elle lui a dit que j’allais être aveugle, ou en tout cas peut-être. Moi je n’avais pas mal et j’y voyais bien. Enfin, comme d’habitude. Et puis je n’avais même plus mal ni à mon genou ni à ma main sur lesquels la maîtresse avait mis du rouge.

- Ça n'a pas l'air d'être grand-chose, Madame. Ça passera tout seul, lui a-t-il répondu, et votre petit ne va pas devenir aveugle, vous savez. Par sécurité, a-t-il ajouté, faites tout de même vérifier le diagnostic par un spécialiste. Passez par les urgences dès que vous pouvez.



À présent j'ai faim et je demande l'heure à maman.

- Chut, me répond-elle ! Je te l’ai donnée il y a dix minutes. Il est peu plus de neuf heures et demie

On attend dans une grande salle avec des banquettes tout autour, et au milieu aussi. Beaucoup sont occupées par des gens qui se parlent doucement ou qui somnolent. Il y en a qui sont très vieux ! Mais pas un enfant pour jouer avec moi.

Pourtant, en me tordant un peu le cou, je peux voir les dessins animés de Gulli sur la grosse télé accrochée au mur. C’est bizarre, Gulli ce n’est pas une chaine pour les vieux !

Je verrais mieux la télé si j’étais en face. Mais maman veut que je reste assis à côté d’elle et les banquettes en face sont occupées. Une dame est en train de lire, deux messieurs discutent. L’un deux porte un gros pansement sur un œil. Peut-être que j’en aurai un aussi, mais alors je demanderai qu’il soit noir, comme le bandeau d'un pirate.

Ils pourraient tout de même s’asseoir ailleurs qu'en face de la télé, ceux qui ne regardent pas les dessins animés. Il y a encore une place, mais maman ne voudra jamais que j'y aille tout seul ! De toute façon, c'est trop tard. Une dame est arrivée avec un gros sac MacDo, et elle commence à manger des frites.

J’ai faim.

Pour les dessins animés, même si je ne les vois pas bien, je les entends parce que le son de la télé est très fort. C’est peut-être parce que c’est trop fort que maman est énervée.
À la maison, quand je fais trop de bruit, elle me dispute. Mais ici elle ne peut disputer personne. Alors elle marmonne des choses et elle regarde son téléphone. Elle se lève, elle me dit de ne pas bouger et elle se dirige vers une cabine vitrée où une dame assise reçoit des gens. Elle regarde par la vitre et elle revient en soufflant.
De temps en temps on entend : « Monsieur... box 1. Madame... box 2 »
La première fois j’ai rigolé

- Tu as entendu maman, ils vont dans des boxes ai-je dit !

Les gens sur la banquette en face nous ont regardés.

- Pas si fort mon chéri, m'a-t-elle alors répondu. Il y a des gens malades ici, tu sais.

Je ne parlais pourtant pas plus fort que Gulli dans la télé. Et puis c'est vrai que c'est rigolo. Des boxes, j'en ai déjà vus à l’hippodrome quand on fait le cross avec l'école. C'est comme des cabanes en bois pour les chevaux.

J'ai faim.

Je n'ai rien mangé depuis mon goûter. Et puis je commence à avoir un peu sommeil aussi. Dehors c'est la nuit depuis longtemps. Pourquoi est-on venu encore là ? C'est le troisième hôpital déjà. On n’est même pas rentrés à la maison après l’école. On est allés directement au premier hôpital, pas loin.
Et puis je n'ai même pas mal et j'y vois très bien, même si mes paupières tombent un peu par moment.

- Maman j'ai faim
- Je le sais mon chéri. On en n'a plus pour longtemps. C'est bientôt à notre tour d'aller voir la dame de l'accueil.
- Mais regarde maman, il y a un distributeur là-bas, insisté-je en lui montrant la grosse armoire vitrée dans un coin au fond de la salle.
- Je suis déjà allé voir mon chéri, mais c'est écrit "En panne" sur la vitre. Tout ce que je peux te donner c'est un verre d'eau.

On a changé de dessin animé sur Gulli. Maintenant c'est une histoire de Barbie. Plus de vaisseaux spatiaux ni de fusils laser, mais c'est toujours aussi fort.

Je n'aime pas Barbie. C'est pour les filles ! Alors je regarde autour de moi.
Des gens ont disparu. La dame qui mangeait des frites est partie. D’autres personnes arrivent. Mais pourquoi viennent-ils là en pleine nuit ? Ils n’ont quand même pas tous une tache dans l’œil !

Un monsieur et une dame sont entrés avec un enfant. Peut-être qu'on va pouvoir jouer. Mais j'entends le monsieur dire à la dame :

- Ce n'est pas raisonnable chérie. Regarde, c'est une véritable Cour des Miracles ici.
- Oui mais je suis inquiète a répondu la dame et je n'ai pas trouvé d'ophtalmologiste qui puisse nous prendre avant la semaine prochaine.

Elle serre son garçon tout contre elle. C'est sûr qu’entre sa maman et la mienne on n’est pas près de pouvoir jouer tous les deux.

- C’est quoi une Cour des Miracles ai-je demandé à maman ? C’est comme dans le Bossu de Notre Dame ?

Mais elle m'a tiré par le bras.

- Dépêche-toi Enzo, c'est notre tour !

Et nous sommes entrés dans la cabine vitrée.

- Ouf, a dit maman à la dame de la cabine. C'était long et le petit n'a pas mangé.
- Vous me donnez votre carte vitale a demandé la dame d'un air ennuyé.

Maman sort de son sac une petite carte verte, comme celle qui lui donne de l'argent au distributeur. Sauf que la carte qui lui donne des sous, elle est bleue.

- C'est pour le petit a-t-elle précisé.

La dame la regarde alors d'un air encore plus ennuyé.

- C’est qu’ici, lui a-t-elle dit on ne prend pas les enfants. Pour les urgences enfants, il faut aller à N. !
- Mais ce n'est pas possible, s'est exclamé maman en se levant.
- Si madame ! C’est organisé comme cela. Ici on s’occupe des adultes. Les enfants c’est à N.

Maman devient toute blanche et elle jette son sac par terre. Elle crie et elle pleure en même temps. Elle sort de la cabine en claquant la porte. Elle me tire par le bras sans cesser de crier et tout le monde nous regarde. On n’entend même plus la télé tant maman parle fort.

- Ce n'est pas possible hurle-t-elle. Le petit a sommeil. Mais regardez-le. Il n'a même pas mangé. On est de Haumont. On est allé à l'hôpital là-bas, tout de suite après l'école. Mais ils ne s'occupaient pas des yeux. Ils nous ont dit d’aller à l’hôpital de Trassy, à 30 kilomètres. Arrivé à Trassy on a attendu encore deux heures pour s’entendre dire qu’il fallait venir ici. Encore trois quarts d’heure de route ! Vous ne vous rendez pas compte !
Et maintenant il faudrait qu’on aille à N ! Il va se coucher à quelle heure le petit ? Et puis moi je travaille demain. Je ne sortirai pas d'ici tant qu'un ophtalmo ne l’aura pas examiné. Enfant ou pas, il y a bien un ophtalmo qui peut l’examiner tout de même !

Elle a dit tout cela d'un trait, presque sans respirer, juste en pleurant et en criant.

- Mais on ne prend pas les enfants madame, répète la dame de la cabine qui nous a rejoints. Il n'y a qu'un seul docteur de service ce soir. Et c'est organisé comme cela avec N.
- Mais on ne pouvait pas me le dire tout de suite hurle maman. Ça fait plus d'une heure qu'on attend. Et puis c'est écrit où qu'on ne prend pas les enfants?
- Ecoutez Madame, ce soir il n'y a que moi, l'infirmier et le docteur... Et regardez le monde qu'il y a, répond la dame !

Le monde, c'est lui qui est en train de nous regarder, certains par en dessous, d’autres avec l’air agacé. il y en a même deux qui se sont levés comme s’ils allaient partir. Le monsieur et la dame de la Cour des Miracles, eux, serrent très fort leur garçon.
Et puis un vieux monsieur, avec un œil presque fermé et un chapeau, vient vers nous. Il sort une pomme de sa poche et il me la tend.

- Tu as faim bonhomme m'a-t-il dit ?

J'ai secoué la tête parce que maman m'a appris qu'il ne faut jamais accepter des choses quand on ne connaît pas les gens, même pas des bonbons.
De toute façon, je n’ai même plus faim. Une grosse boule me bloque le ventre et je tire maman par le bras pour l’emmener loin d’ici avec moi. Je veux lui dire que ce n’est pas la peine, que je n’ai pas mal à mon œil et que j’y vois très bien. Mais je ne parviens pas à parler. La boule dans mon ventre ne cesse de grossir.

Soudain, une jeune dame en blouse blanche arrive par la porte que les gens avaient prise pour aller dans des boxes. Elle me fait penser à la maîtresse, sauf que la maîtresse, d'habitude, porte plutôt un jean et un pull .

- Laissez Victoire a-t-elle dit d’une voix douce à la dame de la cabine. Je m'en occupe.

Et elle nous emmène, maman et moi de l'autre coté de la porte.
Je comprends que c’est le docteur quand elle me fait asseoir devant un appareil bizarre et qu’elle regarde mon œil avec des espèces de jumelles. Puis elle parle un peu avec maman. Elle me caresse enfin les cheveux en me disant « Ça va aller bonhomme. Tu vas pouvoir rentrer dormir maintenant ».

Les gens ont l'air soulagés en nous voyant sortir et maman leur dit au revoir d’une toute petite voix. Le monsieur et la dame de la Cour des Miracles, eux, ne sont plus là.
On entend toujours très fort la télé, mais ce n’est plus Barbie. Quelqu’un a changé de chaîne et ce sont les informations à présent.
Moi, les informations, j’aime encore moins que Barbie, mais c’est tellement fort que j'écoute quand même le monsieur qui veut supprimer 500 000 fonctionnaires.
Je ne sais pas bien ce que cela veut dire « supprimer ». Ce n’est sûrement pas comme quand maman m’a supprimé mon argent de poche de la semaine, une fois, parce que je n’avais pas été sage. Les fonctionnaires, c’est des gens, comme ma tante Cathy qui travaille dans un hôpital. Et puis le monsieur n’a pas dit pendant combien de temps il allait les supprimer.
Mais je suis fatigué et ce n’est pas le moment d’énerver maman. Alors je lui demanderai plutôt demain ce que cela veut dire... Si je n’ai pas oublié.

 

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