20 Juillet 2025
/image%2F2584228%2F20250723%2Fob_aeeeee_peniche1.jpg)
Le fleuve des manifestants, que ralentit à peine la porte carrousel, emplit inexorablement le hall, charriant un enchevêtrement coloré de drapeaux et de pancartes.
La lourde respiration des djembés qui avait porté jusque-là les marcheurs s’est interrompue. On n’avance plus. On ne danse plus. On piétine désormais dans la cacophonie des cris et des slogans, que ne parvient pas à couvrir tout à fait le fracas des louches et des cuillères sur le fond de marmites sans couvercle ou de vieilles casseroles.
.
Au bord de la foule qu’il ne veut pas laisser le dévorer, Jean s’est réfugié dans ce rêve qui l’emporte depuis des mois. C’est toujours le même, et qui déroule ses variantes au fil du temps.
A la barre d’une lourde péniche, il fixe le mur laiteux de la brume qui étouffe l’horizon. Il glisse lentement dans le silence du fleuve, devinant plus qu’il ne l’entend le frisson des peupliers le long des berges du côté du Plessis. Le léger grondement du moteur diésel bien calfeutré le pousse il ne sait où.
Une corne de brume déchire soudain le brouhaha dans l’hôtel du Département et le ramène au sein de la foule qui se tourne en un mouvement lent vers l'orateur dressé sur une estrade improvisée. Le portevoix qu’il brandit devant sa bouche crachote d’abord lamentablement puis éructe enfin un discours haché, un magma de mots que Jean peine à distinguer.
Il voudrait remonter à bord de sa péniche, mais il n’y a plus de fleuve devant lui, juste la houle d’une foule qui continue de piétiner.
Il s’était fait violence pour venir manifester. Il avait fini par céder à l’insistance de Robert, son compère de toujours, un pilier de l’éducation populaire.
Alors il était venu, pour Robert, pour ses voisins, pour ses amis, pour que continue de foisonner la vie dans ce quartier de mauvaise réputation où il promène sa solide silhouette depuis plus de cinquante ans. Dans ce quartier qui parfois s’embrase, Dans ce quartier que rongent tous les trafics, mais où courent aussi en tous sens des gamins rieurs, comme courent tous les gamins du monde, comme il courait lui-même, enfant, dans les rues de son village, à la sortie de l’école, le cartable dansant dans son dos.
Il y a cinquante ans qu’il s’est installé là, et il n’a jamais plus songé à partir. Tout juste a-t-il troqué son premier appartement, loué dans l’urgence d’un premier emploi de maître auxiliaire, notifié comme il se doit une semaine avant la rentrée, pour un petit pavillon à quelques pas de la maison de quartier et de la place du marché. Il y a plus de place pour ses livres et, dans le jardinet qui l’entoure, Jean cultive de la rhubarbe et quelques rosiers.
Tout le monde le connaît dans le quartier. Il a vu y grandir des centaines de jeunes devenus aujourd’hui eux-mêmes parents, et pour certains grands-parents. Beaucoup sont restés et y ont fait leur vie.
C’est pour eux qu’il est venu, pour qu’on leur laisse leur collège qu’il est question de fermer définitivement.
Peut-être est-ce son dernier combat. Mais ce ne sera pas pour autant son chant du cygne. Il est tellement fatigué qu’il se laisse porter par la foule, ou glisser sur le fleuve le long des peupliers.
On le croit fort, comme il a toujours essayé de le paraître, mais il sait, lui, que son pas est devenu plus lent, que sa tête a blanchi et qu’à l’intérieur aussi il y a des blancs, de ces moments de plus en plus fréquents, de plus en plus longs où il oublie la rumeur du monde pour se laisser porter par le fleuve, debout, appuyé au bastingage d’une péniche qu’il ne songe même plus à manœuvrer.
Son quartier, il l'a vu grandir et se transformer.
Les immeubles y ont poussé, rapides comme des bambous. Ce n'était plus seulement la reconstruction d'après-guerre, venue panser les plaies et tenter d'effacer les cicatrices des bombardements.
C’était comme une seconde ville qui émergeait, dans le prolongement de la première.
On était pressé par des manufactures qui venaient s’installer, séduites par la proximité de la capitale à un prix raisonnable.
Au début des années 70, la population de la ville avait presque doublé et Jean venait d’être élu au conseil municipal.
A tout juste vingt-cinq ans, Il en avait été le benjamin, fier de participer ainsi aux premiers pas d’une vie urbaine foisonnante autour de ces blocs qui apportaient aux locataires un confort auquel beaucoup n’avaient encore jamais accédé.
Il avait alors songé qu’un jour peut-être il montrerait ces immeubles à ses enfants, comme son père lui avait désigné, des années plus tôt, un château d’eau au bord d’un hameau.
Jean n’avait jamais eu d’enfants à qui conter sa propre enfance. Et puis quel enfant se serait encore émerveillé devant un château d’eau ou tout autre élément d’un confort devenu désespérément banal. Quel enfant aurait prêté attention, ou même imaginé la toile d’araignée souterraine de tous ces réseaux d’eau, d’assainissement ou de gaz, tellement nécessaires que l’on n’y songe jamais.
Lui se souvenait de ces tranchées creusées tout le long de la route qui menait aux premières maisons du hameau de Saint-Charles, et dans lesquelles on avait basculé d’énormes tuyaux. Il y avait joué avec les copains de l’école, même si c’était interdit, jusqu’à-ce qu’on les referme. Puis l’eau courante était arrivée à la maison. On avait tout de même, par précaution, continué de prendre soin du puit.
Ce souvenir lui était revenu dans le bouillonnement du chantier permanent qu’était devenu alors son quartier.
La pression de l’urgence avait été tellement forte qu’il était arrivé que l’on en oublie de programmer des éléments essentiels.
Ainsi, lors de la construction d'un pâté d'immeubles pour accueillir les familles qu’amenait une nouvelle fabrique, n’avait-on pris conscience que fort tard de la nécessité de classes supplémentaires et qu’il fallait absolument prévoir une école.
Il sourit en se remémorant les engueulades tonitruantes ou les fou-rires lorsqu’on imaginait des solutions toutes plus fantaisistes les unes que les autres.
Puis on s’était arrangé, et l'école, engoncée dans l’ensemble des barres et des tours, avait finalement ouvert à temps.
« Non à la fermeture de Neruda. »
C’est le slogan que crache à présent le porte-voix et que la foule des manifestants reprend et scande avec force, accompagnée du roulement des Djembés.
Jean vacille sur ses jambes, ensorcelé par le rythme des djembés qui l’emportent sur sa péniche, puis s’effacent derrière le clapotis du fleuve et le murmure des peupliers. Il croit les entendre lui susurrer ces vers qu’il déclamait lui-même à chaque rentrée, devant la classe dont il serait le professeur principal, lorsqu’il lui parlait de Pablo Neruda, le parrain de leur collège en quelque sorte.
« Je veux vivre dans un pays où il n'y a pas d'excommuniés.
Je veux vivre dans un monde où les êtres seront seulement humains,
Sans autres titres que celui-ci ... » *
La double porte qui sépare le hall de la salle des délibérations avait cédé sous la pression du fleuve des manifestants qui s’écoulait en grosses rigoles tout autour des fauteuils de l’hémicycle, occupant le moindre interstice.
Tous se taisaient, les conseillers départementaux stupéfaits, et les manifestants intimidés par leur propre audace.
Puis une voix stridente trancha soudain le silence
Jean la reconnut aussitôt.
Il avait siégé avec elle à l’époque où les conseillers départementaux s’appelaient encore conseillers généraux. Elle était largement son aînée.
Lui, il était parti dix ans plus tôt, battu après trois mandats. Il aurait préféré une sortie plus élégante, mais au fond, il ne regrettait rien. Il se reconnaissait de moins en moins dans l’ambiance technocratique qui avait étouffé l’assemblée départementale et tout rêve politique.
Il avait tourné la page, et il n’était revenu que très rarement à l’hôtel du département.
Le collège en revanche, il avait continué de le fréquenter régulièrement.
C’est son engagement associatif qui l’y avait ramené peu de temps après qu’il avait pris sa retraite. Il avait imaginé en effet, dans le cadre d’une des associations de quartier, d’installer chaque vendredi une permanence d’écrivain public sur le marché. Elle tenait en une planche sur deux tréteaux et une chaise de bois derrière l’étal du vendeur d’épices.
Au début, on l'avait regardé avec étonnement. Les habitants du quartier l’avaient connu professeur au collège, d’autres chalands se souvenaient de l’élu et l’on se demandait ce qu’il faisait là. Un localier l’avait même interviewé un dimanche matin, persuadé qu’il préparait une prochaine campagne électorale.
Puis on s’était habitué et ils étaient de plus en plus nombreux ceux qui venaient s’asseoir avec lui pour évoquer une affaire qui les souciait ou échanger simplement quelques souvenirs.
Dans les quelques moments où il se retrouvait seul, Jean fermait les yeux. Il se laissait enivrer par le brouhaha du dehors et le voluptueux mélange du parfum des épices. Lui revenaient par bribes quelques vers de grands classiques qu’il avait murmuré souvent parce que leur caresse sur ses lèvres l’apaisait, comme
« … le parfum des verts tamariniers… Se mêle dans mon âme au chant des mariniers… » **
Il était arrivé qu’on lui demande de jouer les médiateurs avec le collège, sans doute parce qu’on savait qu’il y avait enseigné. Et c'est ainsi qu'il avait retrouvé le chemin de Neruda.
L’établissement n’était plus le même. Il s’était vidé, déserté par les familles des communes de la périphérie. Il ne scolarisait plus désormais que les gosses d’un quartier où la misère avait commencer de s’enraciner.
Une équipe d’enseignants, rajeunie et soudée, avait tenté de renouer avec le pari des anciens qui voulait faire du collège un lieu où les enfants du quartier auraient appris à déployer leurs ailes de toute la force de leurs rêves...
Mais bien des rêves avaient avorté ou s’étaient engloutis dans l’épaisseur des murailles invisibles du ghetto.
Jean avait laissé la lassitude l’envahir peu à peu, et il avait commencé de descendre le fleuve, de plus en plus souvent, sur une péniche alourdie de tous ces rêves meurtris.
Puis un jour, une rumeur, un article de presse
Trop de places vacantes. On allait supprimer le collège, le raser peut-être. Voilà qu’il était vétuste, inadapté, mal fréquenté ou en tout cas trop peu, trop cher pour le contribuable. Et puis disséminer ses quatre-cents élèves aux quatre coins de la ville favoriserait la mixité sociale, avait-on ajouté d’un ton patelin.
Et le quartier s’était révolté. Il était venu en cortège jusqu’à l’hôtel du Département, un jour de séance plénière, expliquer qu’il avait autant besoin de son collège qu'un village de son école.
Jean, dans la foule des manifestants se sent de plus en plus fatigué. Ses jambes peinent à le porter.
La corne de brume hurle de nouveau, mais il l’entend à peine, comme étouffée par un épais mur de pluie.
La péniche glisse pesamment sur les boucles de Seine. Elle peine à écarter le vent et commence de s’enfoncer dans le flot cependant que s’agenouillent les peupliers.
Jean ne perçoit que vaguement le chuchotement du porte-voix : « Le Président du Conseil Départemental a requis les forces de l'ordre pour évacuer l'hôtel du département. Nous allons sortir dans le calme »
Puis il n’y a plus que les mugissements du vent mêlés d’une pluie dense qui mitraille le pont de l’embarcation.
Jean a convoqué le souvenir d’un après-midi d’été et de gamins qui courent devant le collège et s’arrosent dans de grands éclats de rire. Leur peau mouillée reflète le soleil en éclats de couleurs.
Il sourit et le souvenir s’estompe. Alors il sourit encore, à ces jeux d’enfants qui s’effacent. Il sourit au vieux Charon qui, d’une main ferme, a saisi la barre de la péniche.
Le vent s’est tu. Ne reste que le silence.
*Pablo Neruda : J'avoue que j'ai vécu
** Baudelaire : Parfum exotique