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Tablemots

La dame de la rue des Jardins

Attablé à la terrasse de la guinguette à côté de l’école de voile, Oscar regardait la vieille dame avancer sur l’estran. Elle marchait pieds nus, juste à la lisière de l’eau, et tenait d’une main les plis de sa robe plaqués sur les jambes. De l’autre, elle rythmait sa marche en fouettant l’eau d’une fine canne de bambou.

Il avait été intrigué dès qu’il en avait aperçu la silhouette du côté d’Houlgate, et il l’avait détaillée un long moment au travers des petites jumelles qu’il emmenait toujours dans ses promenades. Il avait accompagné son observation de lents mouvements circulaires de la tête, pour donner le change, comme s’il avait craint qu’elle eût pu se rendre compte de son attention.

Le large chapeau de paille d’où débordaient des mèches couleur ivoire, la robe de lin qu’égayait un bouquet brodé de bleuets et de coquelicots évoquaient la campagne plus que l’océan. Oscar imaginait la vieille dame dans le jardin d’une de ces villas agrippées à la colline, éliminant à petits coups précis de son sécateur, les fleurs fanées d’un rosier buissonnant, ou sirotant quelque tisane à l’ombre d’une glycine qui jaillirait d’une tonnelle en cascades vertes et mauves.

- Cette dame que vous regardez là-bas, comment pourrait-on croire qu’elle a près de cent ans ! Elle ne manque pas d’allure n’est-ce-pas.

Oscar avait sursauté et il s’était senti rougir. Il avait à demi couvert de la main ses jumelles sur la table. Puis il s’était retourné vers la femme attablée derrière lui.

Son épaisse chevelure grise relevée en un chignon posé de guingois et que maintenait une grosse aiguille de bois, ses quelques rides au coin des yeux et au bord des lèvres contrastaient avec son sourire malicieux qui semblait venir tout droit de l’enfance. Oscar songea immédiatement à Yvonne de Galais, l’amour du Grand Meaulnes, et à ce qu’elle serait devenue si la mort ne l’avait pas surprise dans ses vingt ans.

- Ne soyez pas gêné avait poursuivi la femme. Tante Odile ne détesterait pas l’idée d’attirer encore les regards.

- Votre tante a vraiment cent ans, s’étonna Oscar.

- Presque. Elle en aura quatre-vingt-dix-huit ans dans quelques semaines. Mais ne restez pas tout entortillé sur votre chaise, venez donc à ma table.

Il vint s’asseoir face à elle, sans perdre de vue pourtant la silhouette de la vieille dame qui, là-bas, continuait de progresser en direction de Blonville. Tournant un instant la tête, il aperçut aux loin deux cavaliers qui trottaient le long de l’eau et qui, bientôt, la croiseraient.

- J’aime contempler la mer, lorsque le soleil commence son déclin, que l’horizon semble vaciller et qu’y naissent des formes étranges comme ces cavaliers là-bas qui n’étaient d’abord qu’un vague mouvement entre le sable et l’eau, ou comme votre vieille tante qui, tout à l’heure, se confondait encore avec l’écume et les rochers.

Disant cela, Oscar la regardait intensément. Il voulait connaître son nom mais il n’osait le lui demander, ne songeant même pas à lui donner le sien. Il craignait qu’elle portât un prénom de son époque, celui d’une star des années soixante. Il aurait préféré un de ces prénoms à l’élégance désuète des héroïnes du début de son siècle.

- Valentine ! Je m’appelle Valentine, lui lança-t-elle soudain comme si elle avait deviné son désir.  Je viens chaque année ici rejoindre ma tante Odile dans sa maison de la rue des jardins, et je crois que depuis l’enfance je n’ai jamais manqué l’été à Villers.

- Pour ma part, j’y viens davantage hors saison. Ce sont mes enfants, et mes petits-enfants surtout qui occupent la maison l’été. Ils ont grandi et ils y trouvent aujourd’hui un refuge pour leurs amours adolescentes.  A propos, je m’appelle Oscar, ajouta-t-il. Et je me réjouis de cet instant que votre tante nous offre sans le savoir.

Exprimant ainsi le bonheur de la rencontre, il se sentait un peu gauche, comme sans doute Meaulnes qui, après avoir dit à la jeune fille « Vous êtes très belle » l’avait enfin saluée d’un « Voulez-vous me pardonner ? ».

A près de soixante-dix ans, Oscar avait gardé son cœur d’adolescent. Son mariage, puis son veuvage n’y avaient rien changé. Dans ses nombreux moments de solitude, il habillait le monde et sa vie des couleurs terreuses d’un tableau de Rembrandt jusqu’à ce que soudain, le regard d’une femme, la souplesse de sa démarche, la raucité captivante de sa voix y ajoutent une touche flamboyante qui s’étendait alors jusqu’à illuminer son âme avant de la dévorer. Pour un instant il renouait avec ses dix-sept ans.

- Vous n’accompagnez pas votre tante dans ses promenades sur la plage, s’étonna-t-il soudain.

- Jamais pour sa promenade du dimanche. Elle y vient communier avec la mer, et avec son Ambroise. C’est à peu près à cette heure de la journée qu’il est mort, en pleine jeunesse, un après-midi de décembre.   

Oscar la contemplait en silence.  Elle s’était animée et brièvement livrée, quittant le ton de la conversation mondaine. Mais elle demeurait pensive à présent.

Sur la plage, les cavaliers avaient opéré un demi-tour et il lui sembla que la vieille dame avait laissé derrière elle la lisière de l’eau, et qu’elle avançait lentement vers le large. Il songea à un mirage.

- Qui est Ambroise risqua-t-il enfin ? Un de ses enfants ?

Il voulait qu’elle parle de nouveau, pour savourer sa voix, et que son visage s’anime.  Elle le fascinait et il se sentait vivant tout à coup.

- Non. Ambroise a été l’homme de sa vie.  Elle l’a aimé passionnément, douloureusement, comme on aime, paraît-il à dix-sept ans.

- « Paraît-il ? » Vous n’avez donc jamais eu dix-sept ans ?

Valentine esquissa un sourire.

- C’est l’histoire d’Ambroise ou la mienne qui vous intéresse, répliqua-t-elle?

Puis elle lui confia qu’Odile et Ambroise s’étaient croisés à Villers pour la première fois en 1944. Qu’il était officier de marine, qu’il avait dix ans de plus qu’elle et qu’elle n’avait donc pas osé parler de lui, ni à ses parents, ni à ses sœurs.

Il avait dû quitter Villers peu après, juste avant le débarquement des alliés, lui laissant entendre qu’il combattait avec la résistance. Et elle avait attendu, sans nouvelles, mais certaine pourtant qu’il était toujours vivant, fier et vaillant comme un héros d’Alexandre Dumas.

Puis la brigade Piron était entrée dans Villers, et Ambroise avait reparu pour quelques brèves journées de grand bonheur.

Et il était reparti. « Tu comprends ma chérie, la guerre continue, avait-il expliqué »

Odile avait cette fois été taraudée par la peur qu’il meure ou qu’il soit défiguré, ou même qu’il rencontre une autre femme. Au début, elle avait secrètement espéré attendre un enfant de lui, mais son corps l’avait vite détrompée.

Finalement, la paix était revenue pour de bon.

Odile était radieuse. La guerre avait épargné l’homme qu’elle allait enfin épouser. Ils avaient envisagé de quitter la France pour s’installer à Anvers, où se trouvait le cargo dont Ambroise prenait le commandement en second.

- Je ne vois plus votre tante s’était soudain inquiété Oscar.

Valentine à son tour balaya du regard la plage où l’on commençait de replier les serviettes et les parasols, et de rappeler les enfants occupés à jouer dans le sable.

- Elle nous aura aperçus et, par crainte de nous déranger, sera rentrée seule, tenta-t-elle de se rassurer.

Mais elle ajouta d’une voix plus inquiète

- Elle ne serait pas rentrée les pieds nus. Et elle m’a laissé ses chaussures en garde.

Oscar après avoir fouillé la plage et la digue au travers de ses jumelles, scrutait le large cherchant en vain la robe de lin et la canne de bambou.

- Je vais rentrer, décida Valentine. Il faut que je sache. Et si elle n’est pas à la maison …

- Voulez-vous que je vous accompagne ?

Il avait besoin de la rassurer, la protéger, comme le faisaient les héros des romans de son adolescence.

- Non ! Je préfère que vous continuiez de la chercher et que vous la préveniez que je l’attends à la maison. Je vous laisse ses chaussures ajouta-t-elle en lui tendant une paire de mocassins.

Elle avait rassemblé ses affaires et descendait les quelques marches de bois de la guinguette.

- Valentine, l’appela-t-il !

Elle se retourna. Il fallait qu’il lui dise qu’elle était belle et qu’il l’aimait, comme l’aurait formulé Meaulnes, ou comme Ambroise sans doute l’avait déclaré à Odile.

 Il n’osa pas et il lui demanda seulement comment était mort Ambroise

- C’est la guerre qui l’a tué alors que la paix était enfin revenue, expliqua-t-elle. Son navire a touché une mine restée là, au bout d’un chenal. Il est mort noyé. Cela fera quatre-vingts ans à Noël.

Oscar, les bras ballants, un soulier de dame dans chaque main, la regarda partir. Ce ne fut que lorsqu’elle eut disparu qu’il réalisa qu’il ne connaissait ni la rue des jardins, ni le numéro de la maison d’Odile, ni son nom.

 

 

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