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Tablemots

Tablemots

Tableaux de mots, mots en tableaux, c'est le blog de Sogsine... D'abord de l'écriture en forme de nouvelles ou de poèmes. Et puis, en pointillés, quelques échos d'une petite ville de province ... ou parfois d'ailleurs et que je signe de mon nom, Gérard Silighini... Gérard et Sogsine, deux facettes d'une même personne


Une dernière valse immobile

Publié par Sogsine sur 16 Novembre 2019, 11:35am

Catégories : #, nouvelles, #Intime, #Nouvelles... Intimes

Ce texte a remporté le premier prix du concours de nouvelles 2019 organisé par l'association Les Brouillards Disent, 31 430 Le Fousseret, dont le thème  était " Le malentendu". Un petit bonheur pour moi, bien évidemment.

                                                                                                                                                        Évreux, le16 novembre 2019

Il ajouterait aux poireaux coupés en petits tronçons quelques tomates écrasées et ce reste des poivrons qu’il avait fait fondre la veille. Son gratin mêlerait ainsi les fragrances des lourdes soupes paysannes de Lorraine et celles plus épicées d’un terroir d’Italie.

« Ecco* ! »
Ce mot qu’avait prononcé le père tout à l’heure n’avait plus vraiment de sens, sinon celui d’une ponctuation ou d’une respiration, le hoquet d’une pensée qui s’étouffe. Il les avait bien murmurées dix fois ces deux syllabes qui n’exprimaient, dans cette chambre où il n’attendait plus rien, qu’une grande lassitude.
Enzo songea que son père avait aimé la bonne chère mais qu’aujourd’hui les parfums de cuisine l’auraient frustré. On ne le nourrissait plus désormais que de bouillies données à la cuillère et qu’il mangeait d’un air absent.

« Absence »
Absence dans son regard de couleurs et de lumière, toutes étouffées par l’odeur un peu âcre des solutions hydroalcooliques mêlées aux désinfectants de ménage et quelques relents d’urine. Ce parfum de vieux dans la maison médicalisée était venu se substituer à celui qu’avait imaginé Enzo, fait de fleurs fanées, de fruits moisis et de tapis poussiéreux comme dans une vieille mansarde sortie des pages de la Comédie Humaine.

Il choisit une cocotte en terre dont il commença de beurrer les parois à l’intérieur, cependant que finissaient de cuire doucement les tronçons de poireau dont les vapeurs un peu piquantes ne parvenaient pas à effacer ce sentiment de vide qui lui était venu en quittant la maison de retraite.

« Vide »
Le père, assis dans son fauteuil, regardait le vide, c’est-à-dire ce lit articulé et bordé au carré , dont on pouvait remonter la tête ou le pied, et où on le coucherait bientôt, alors même que le jour ne serait pas encore éteint.
Enzo, en entrant, s’était assis sur le lit après avoir embrassé le vieux en un mouvement rapide. Mais c’était le même vide que continuait de refléter le regard immobile.

- Votre père a fait un arrêt respiratoire, lui avait indiqué l’infirmier au téléphone. Nous l’avons mis sous oxygène et il récupère doucement. Mais vous savez, à 93 ans...

Enzo avait aussitôt pris la route pour se rendre à son chevet, désemparé, sûr que sa visite n’aurait aucun écho. Il ne voulait pas que son père soit seul s’il devait passer de l’autre côté, même s’il savait au fond de lui qu’ils n’avaient plus à échanger que des silences. Depuis bientôt un an en effet, le vieux ne vivait plus que dans son monde, un monde d’un autre temps, ou peut-être juste un monde différent dont Enzo n’était pas vraiment certain qu’il soit peuplé de souvenirs.

« Silence »
Un silence entrecoupé de hochements de tête que ponctue le hoquet régulier des « Ecco » venus d’il y a longtemps, de quand sa mère lui parlait italien.

« Et si... , s’était soudain dit Enzo en extirpant de sa poche son smartphone ! ».


Il était sûr d’y trouver un portrait de la grand-mère, dont il avait scanné il y a longtemps un vieux cliché sépia qu’il voulait à l’époque intégrer à un arbre généalogique qu’il n’a pourtant jamais commencé.

Sur l’écran, la Mamma fixe à présent le père, figée dans une quarantaine resplendissante, coiffée d’un chapeau qu’elle porte de guingois, comme si le poids des deux roses blanches qui l’ornent l’avait fait basculer.

- Lei era bellissima, tua madre* papa, dit alors Enzo dans un Italien hésitant.

Le vieux hoche la tête en silence mais son regard ne s’éclaire qu’un bref instant.

Il ramasse sur sa cuisse, du bout des doigts, des miettes qu’il est seul à voir et qu’il porte à sa bouche en un geste lent.

Enzo se met alors à chercher fébrilement d’autres photos, des photos d’avant, de quand il était enfant. Mais il n’en trouve pas.
Il aurait tant voulu pourtant allumer encore ce regard. Il a l’impression qu’il aurait suffi d’un rien pour que le père s’éveille et pouvoir lui dire...


Mais lui dire quoi au juste ?
A présent qu’il est là, dans sa cuisine, à étaler en couches ses tomates écrasées et ses poireaux dans le plat de terre, Enzo réalise qu’il n’a jamais rien su dire à son père.
Il n’a jamais évoqué avec lui le parfum ensoleillé des tomates que l’on cueille sous la serre et que l’on croque goulument, ni les longues plages d’Oléron où il a connu ses premiers émois amoureux, ni le frémissement familier du peuplier devant la maison de son enfance.
Et tout à l’heure aussi, quand le vieux s’est enfin éveillé, Enzo n’a su convoquer aucune de ces images.

« Images »
Ce ne sont pas les images, mais la musique qui a éveillé le regard du père, celle d’une valse musette qu’Enzo a trouvée sur son smartphone et qui a soudain déchiré le silence.

Dès les premières mesures, le père s’est figé. Puis il a arrondi les lèvres comme pour se mettre à siffler. Et il a sifflé, mais en un souffle silencieux.

- Tu te souviens papa quand tu dansais cette valse sur une table de bistrot avec la tante Charlette, lui a demandé Enzo ?
- Tu t’en rappelles, a murmuré le père ?

Cette scène, en réalité, Enzo ne l’avait jamais vue. Mais elle lui avait été racontée tant de fois dans son enfance qu’il l’avait imaginée, d’abord dans le flou d’un tourbillon de couleurs, avant de l’épingler dans sa mémoire au milieu de quelques épreuves noir et blanc des clichés de Doisneau.

Il a posé la main sur le bras de son père.
- Je t’aime papa tu sais, a-t-il chuchoté.


- Tu te rappelles Primo, a murmuré à nouveau le père, tu agrippais la table pour qu’elle ne bascule pas !

Enzo a frissonné tandis que le vide remplissait à nouveau la chambre, effaçant l’instant comme une nappe de brouillard vient effacer lentement l’horizon.

Seul dans sa cuisine à présent, il enfourne le plat à gratin. Mais il n’a finalement plus très faim. Primo, son oncle, le cadet de son père, il ne l’a pas vu depuis longtemps mais il se souvient bien de lui. Peut-être lui ressemble-t-il après tout. Peut-être est-ce pour cela que le père les a confondus. 

Mais peut-être est-ce aussi le temps qui ne s’écoule plus de la même façon dans la maison de retraite où le vieux s’obstine à ne pas mourir. Et ce vide effrayant et glacial qui règne dans la chambre, n’est alors que sa dernière heure qui s’étire à l’infini.

* Ecco: Voilà

Lei era bellissima tua madre: Elle était très belle ta mère

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Commenter cet article

Isa D. 01/05/2020 14:54

J'aime beaucoup cette nouvelle, traitée de façon originale. Les mots surgissent et emmènent Enzo à la rencontre de ses souvenirs...

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