2 Septembre 2025
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Ma chère Elise,
Lorsque Timour Veyri nous a solennellement annoncé, il y a une semaine, qu’il jetait l’éponge pour les municipales d’Evreux, j’en suis demeuré un instant stupéfait, comme la plupart des présents à cette réunion de la section socialiste.
Je ne reviendrai pas sur ses raisons. Il les a développées dans le communiqué qu’il a désormais publié.
Je sais par expérience qu’être candidat est un exercice très difficile, en tout cas lorsqu’on veut être honnête avec ses amis, et plus encore avec les femmes et les hommes dont on demande la confiance. Timour est de ceux-là. Il suffisait pour le voir de le connaître un peu et de décoller cette étiquette de horsain que le maire d’Evreux, qui le craignait sans doute, s’est évertué à lui maintenir à grandes vociférations et petites phrases tout au long des conseils municipaux.
Mais je ne veux pas, ma chère Elise, donner dans l’éloge funèbre. Timour est bien vivant et je lui souhaite, toutes blessures cicatrisées, un bel avenir.
Entre l’annonce qu’il nous avait faite et le communiqué qui l’officialise, il s’est écoulé une semaine. Nous avons été durant ce temps quelques-uns à tenter de le convaincre de rester. C’est que l’on renouvelle les municipalités dans quelques mois, que la situation dans laquelle se trouve la ville nous paraît, au-delà des festivités inaugurales du moment, calamiteuse à bien des égards. Elle se situe bien loin de la ville apaisée, solidaire et dynamique dont on peut rêver.
J’ai moi-même mené avec lui quelques discussions sérieuses. Nous avons en effet siégé côte à côte durant six ans dans l’opposition municipale. Et je me souviens encore qu’il m’avait interrogé à mi-mandat, me demandant si je songeais à être candidat à l’élection suivante, m’assurant que dans cette hypothèse il serait avec moi et que sinon, il y songeait lui-même. Je l’avais encouragé.
J’étais moi-même élu depuis plus de vingt ans et je crois qu’il faut savoir passer le témoin. Les fonctions de représentation en démocratie ne devraient jamais devenir un métier ou une carrière. Juste un engagement, fort, très prenant, mais d’abord un engagement.
L’une de ces discussions, nous l’avons eue à la terrasse du London, le surlendemain de son annonce. Il m’a pris de court
- Ma décision est prise, tu le sais, m’a-t-il dit.
J’ai acquiescé, soulignant que, si je la respectais, il n’en demeurait pas moins qu’elle mettait à mal le projet que nous partagions d’une ville plus apaisée, et que la gauche risquait peut-être de ne plus pouvoir faire que de la figuration entre les gesticulations du maire sortant, chef d’une majorité de plus en plus configurée comme celle de monsieur Bayrou, et les coups de boutoir que ne manquera pas de lui donner la liste Ciotti-rassemblement national.
- Il y a une solution, a-t-il alors lancé. C’est que tu y ailles toi. Tu es encore un peu connu, respecté, tu connais la ville et tu as longtemps travaillé sur ses grands dossiers ….
Je lui ai coupé la parole.
- J’ai soixante-quatorze ans et j’ai quitté la vie publique il y a cinq ans. J’ai tourné la page et réorganisé ma vie, recentré mes rêves. Et puis quelle idée ! Tu veux que mon arrivée soit saluée par des « Ils ont sorti les vieux de la naphtaline ! »
Il a insisté en souriant, et il m’a fait promettre d’y réfléchir.
J’étais venu pour tenter de le convaincre et voilà qu’il me renvoyait le dilemme. Je lui avais passé le relai il y a près de dix ans et voilà qu’il venait me le rendre.
Cela a été une semaine difficile, une semaine de doutes et de consultations. Une de ces semaines où il faut surtout veiller à ne pas oublier de savoir rire de soi-même.
Je me suis rapidement rendu compte que plus je consultais, plus je réfléchissais, plus me revenaient les vieux réflexes, et que je commençais doucement à revêtir le costume du candidat pièce à pièce, dossiers après dossiers. Ah les délices de la synthèse des finances de la ville, et ceux du rapport de la CRC sur celles de l’agglomération ma chère Elise ! Et le plaisir réel de me mêler à la foule lors de l'inauguration de la rue Chartraine.
Timour, avec l’aide de toutes celles et ceux qui, durant cette période hors du temps, m’ont téléphoné ou écrit, encensé et/ou prévenu des difficultés de la tâche, m’avait gentiment piégé. J’aurais dû refuser plus fermement dès le premier soir, et ne pas accepter d’y réfléchir. Mais je l’avais fait. Et je regardais désormais vivre ma ville avec d’autres yeux, avec l’envie de mêler mon souffle au sien.
C’était hier, Elise, qu’il me fallait rendre réponse. A la réunion de section organisée dans un calendrier serré pour évoquer l’après Timour.
Mais j’y ai découvert qu’on ne l’attendait plus vraiment ma réponse, et qu’un candidat s’était déclaré, soutenu par une partie des militants présents. Il s’agit du secrétaire de section nouvellement élu. C’est un jeune trentenaire, avenant, de formation solide, haut fonctionnaire à Paris, et qui se prépare nous a-t-il dit depuis près d’un an à prendre la tête de la gauche à Evreux. C’est lui d’ailleurs qui avait été, il y a quelques mois, l’éphémère candidat contre Timour Veyri à l’élection du premier des socialistes.
Ma foi, ma chère Elise, il y aura bien sûr, puisque c’est la règle dans notre parti, l’élection formelle de celui qui prendra la tête du groupe socialiste aux municipales et probablement la tête d’un rassemblement de gauche.
Pour ma part, je n’y participerai pas. Je n’ai pas envie de rejouer une querelle des anciens et des modernes, et d’acter ainsi des divisions internes qui ne sont que de surface ou même d’ambitions. Les divisions à gauche ne rendent service à personne, et surtout pas aux Ebroïciens, à tous ceux d’entre eux en particulier dont les voix se sont portées sur Christine et Timour, nos candidats aux dernières législatives.
Je me suis lentement fait à l’idée, lorsque Timour me l’a demandé, de sortir de ma retraite le temps d’une campagne et peut-être d’un mandat, mais ce n’était alors que pour favoriser cette union nécessaire et tenter de l’incarner.
Me faudrait-il pour cela, bien paradoxalement, entrer dans la culture intensive de la division au sein du petit groupe de socialistes d’Evreux et me lancer dans une campagne interne contre son secrétaire de section qui piaffe dans l’impatience de rompre des lances avec la droite ? J’en doute.
Cela n’apporterait rien à personne, et surtout pas aux Ebroïciens. Sans le consensus, ma candidature n’aurait aucun sens.
Bien à toi