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Tablemots

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Tableaux de mots, mots en tableaux, c'est le blog de Sogsine... D'abord de l'écriture en forme de nouvelles ou de poèmes. Et puis, en pointillés, quelques échos d'une petite ville de province ... ou parfois d'ailleurs et que je signe de mon nom, Gérard Silighini... Gérard et Sogsine, deux facettes d'une même personne


Le roi des Pterodactyles

Publié par sogsine sur 6 Juin 2021, 20:04pm

Catégories : #fantaisie, #très très court

C’est une montagne impressionnante. D’ici, elle n’est pas plus grosse qu’un îlot de pierre posé sur l’océan de la canopée. Un tout petit îlot. Mais Ptéro a deviné que c’est en réalité une montagne géante. Est-ce qu’une toute petite montagne cracherait autant de ce feu qui colorie là bas le ciel d’orangé et de rouge.
La nuit va tomber et il a faim. Il a volé trop haut, il est allé trop loin. Il s’est laissé griser par l’immensité et la clarté de ce monde nouveau. 
Ptéro est un jeune ptérodactyle, impatient et dissipé comme tous les jeunes ptérodactyles. Mais pour le reste, il ne leur ressemble en rien. Il est bien mieux qu’eux, plus beau, plus fort, plus … En tout cas c’est ce qu’il a cru jusqu’aujourd’hui.

Lorsqu’il est sorti de son œuf, tous les habitants de la forêt ont d’abord éclaté de rire. Les stegosaures, les tyrannosaures, les dimétrodons, et tous les autres ptérodactyles bien entendu. Même sa maman n’a pas pu retenir un fou-rire. 
C’est que, normalement, un ptérodactyle tout neuf sorti de l’oeuf se dresse d’un coup. Puis il réclame à manger en battant des mâchoires. Et il ressemble alors à des castagnettes verdâtres aux bouts pointus. Et il claque comme des castagnettes verdâtres aux bouts pointus. 
C’est ainsi qu’étaient nés tous les frères et sœurs de Ptéro. 
Mais lui, à peine débarrassé des derniers débris de sa coquille, il a commencé par déployer les deux grandes membranes sur lesquelles, normalement, un ptérodactyle réussit à planer quelques instants. Tout le monde dans la forêt a poussé des cris d’étonnement devant le bleu profond de ces deux membranes qui, largement ouvertes, découvraient un corps d’une curieuse couleur orange. 
 Plus étonnant encore, plutôt que battre des mâchoires comme de grosses castagnettes orange et bleue aux bouts pointus, il a battu des membranes et cela a fait flap, flap, flap. Les cris d’étonnement se sont alors transformés en rires et Ptéro s’est enhardi, battant des membranes de plus en plus fort, de plus en plus vite... Et il décollé à plus de trois mètres du sol.
Toute la forêt a soudain fait silence. Même le vent, stupéfait, a cessé de faire craquer les branches. Même les autres ptérodactyles tout neufs sortis de l’œuf ont fait taire leurs castagnettes. Puis tout le monde a applaudi avec de grands flap, flap, flap. Et Ptéro leur a fait écho avec de nouveaux flap, flap, flap.  Et il s’est élevé de quelques mètres encore.
Le clan des Ptérodactyles s’en est alors  émerveillé. C’est que leur ordinaire est bien monotone. Ils sont tous semblables et ils font tous les mêmes choses. La nuit ils dorment. Et la journée ils chassent avec une technique qu’ils se transmettent depuis la nuit des temps. Ils courent à toute vitesse contre le vent. Ils étendent leurs deux membranes en forme de cerf-volant pour décoller. Puis ils planent un moment avant de s’abattre sur une proie. A moins bien sûr que leur vol ne s’arrête brutalement contre le tronc d’un arbre, ce qui les priverait de repas s’ils ne vivaient pas dans un clan partageur.
Aussi, accueillir un parent si différent, si joliment coloré , et si doué pour le vol qu’il n’avait même pas besoin de courir contre le vent pour décoller, voilà qui leur promettait un peu de distraction.
Du coup, ils se sont occupé de subvenir aux besoins de Ptéro qu’ils ont dispensé de chasser pour le groupe, d’explorer les environs pour trouver à étancher leur soif, ou de préparer ces lits de branches et de bambous humides dans lesquels les ptérodactyles passent des nuits si confortables .
Et Ptéro s’est mis à rêver. Puisqu’il n’avait rien d’autre à faire et que le clan le logeait et le nourrissait gratis, il s’est entraîné à voler de plus en plus haut.  Plus il gagnait en altitude et plus il était fier. Fier de voler quand les autres ne savent que planer, tellement raides qu’ils retombent bien vite. Fier de ses écailles orangées et bleues qui s’allongeaient et s’affinaient comme des plumes, quand celles des autres s’engluent dans une épaisse croute de boue brunâtre. Fier d’être servi par tout le clan, d’être admiré, applaudi, encensé par tous les autres qui ne savent, eux, que s’essouffler à la chasse ou s’assommer sur des troncs d’arbre.  Fier de lui et de tout ce qui était lui, au point de décider un matin que son destin était de devenir le roi des ptérodactyles. Et tant pis si les ptérodactyles n’avaient jamais eu de roi et n’en ressentaient d’ailleurs aucun besoin.
Ptéro avait alors réfléchi à la meilleure façon de conquérir son trône. Il pensa qu’il lui suffisait de voler jusque tout en haut, jusqu’au bout des arbres, jusqu’à s’asseoir sur la canopée, pour montrer à tout le clan qu’il était le plus haut, que c’était pour toujours et que celui qui pouvait atteindre le haut du monde en était nécessairement le roi.
Il avait alors invité tous les ptérodactyles de la forêt à venir admirer ce vol historique. Et tous étaient venus, fascinés pour certains, incrédules pour d’autres. 
Ptéro avait décollé, mêlant le flap flap flap de ses membranes à celui des applaudissements de ses futurs sujets. Puis il avait volé, volé de plus en plus haut, jusqu’à en être presque épuisé.
Et il avait découvert le ciel, cette immensité transparente et lumineuse au-dessus de la canopée. Et il avait découvert au loin cette montagne énorme et grise qui crachait des éclats de feu. Il avait volé vers elle un moment avant de se lancer dans de grisantes acrobaties aériennes que lui permettait enfin l’infini d’un ciel sans autres obstacles que de petits troupeaux de nuages bien agréables à traverser.
Mais la nuit s’était approchée à pas de loup. 
Surpris, Ptéro avait soudain regardé la canopée en dessous de lui, mais sans pouvoir distinguer dans l’océan de feuillage l’endroit d’où il était sorti. Et il avait eu peur d’être perdu. Et puis il avait eu faim, puis peur, puis faim à nouveau puis les deux à la fois.
Il n’avait jamais pris le temps ni d’apprendre à chasser, ni à trouver l’eau pour étancher sa soif, ni à préparer un lit de branches et de bambous humides où il puisse se réfugier.
Et voilà qu'il était seul à présent.
Il s’est prudemment posé sur le faîte d’un énorme sequoia. Et là, il s’est mis à sangloter qu’il avait faim et que son estomac se tordait, qu’il avait soif et que sa langue se desséchait, qu’il avait sommeil mais qu’il n’avait pas d’endroit où dormir, et qu’il ne voulait plus être le roi, et que d’abord on n’avait pas besoin de roi... Qu’on avait juste besoin de ne pas être tout seul.
Là bas, la montagne est impressionnante, et même la nuit ne peut en éteindre le feu. Demain il la rejoindra. Demain il y trouvera un nouveau clan. Demain il leur montrera comme il vole bien. Mais ce ne sera plus pour être roi. Ce sera pour apprendre à voler à tout le clan, à tous les autres Ptérodactyles.
Le vent caresse la canopée et chuchote une berceuse sur laquelle, là bas, le feu de la montagne se met à danser. Et Ptéro s’endort rassuré.

 

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I
Un joli conte. Il est beau de vouloir voler toujours plus haut mais il faut faire attention à ne pas se laisser emporter et savoir aussi s'enraciner auprès de la terre nourricière et de nos semblables car notre vie ici bas dépend de tout cela
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