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Tablemots

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Tableaux de mots, mots en tableaux, c'est le blog de Sogsine... D'abord de l'écriture en forme de nouvelles ou de poèmes. Et puis, en pointillés, quelques échos d'une petite ville de province ... ou parfois d'ailleurs et que je signe de mon nom, Gérard Silighini... Gérard et Sogsine, deux facettes d'une même personne


De l'autre coté du soleil

Publié par Sogsine sur 16 Novembre 2017, 08:54am

Catégories : #Nouvelles... de notre monde, #, nouvelles

Leyla regarde le soleil trembler sur la ligne d’horizon. Elle est arrivée depuis trois semaines et elle ne se lasse pas de regarder chaque jour l’aube colorer lentement cette immensité d’eau et de ciel mélangés, d’abord grise, puis blanche, avant que d’éclater en minuscules gouttelettes de couleur.
Bientôt, elle ira rejoindre le soleil. Son père le lui a promis.
Enfin, ce n’est pas vraiment ce qu’il a dit. Il a juste parlé du bateau qu’ils prendraient pour aller de l’autre côté.
Leyla ne sait pas ce qu’il y a de l’autre côté, mais elle est certaine qu’ils passeront par le lit du soleil. Peut-être alors Aayan s’éveillera-t-il et se joindra-t-il à eux.
Le soleil s’arrache enfin aux flots qui voulaient le retenir et Leyla s’en retourne à pas lents, vers le creux derrière la dune où ils ont dormi, son père, sa mère et elle, serrés les uns contre les autres.
Elle a encore rêvé d’Aayan cette nuit, mais elle ne l’a pas dit à ses parents. On ne parle plus de lui. Chacun garde son chagrin... Aayan, ce cadeau des dieux que les dieux ont repris.
Elle sait bien qu’elle est responsable, même si elle n’a que six ans.
Elle ne voulait pas partir et être enfermée dans un camion, étouffée entre des inconnus. Elle ne voulait pas quitter sa maison. Après tout, il n’y avait pas de trous dans les murs ou seulement des petits. Ils étaient juste assez grands pour laisser entrer la lumière blanche de la lune qui lui indiquait le chemin du dehors.
Elle est allée se cacher dans les ruines de la boutique au bout de la rue. Quand elle a aperçu les soldats, elle s’est recroquevillée derrière un morceau du comptoir avant de sursauter soudain.
« Chut ! Ne bouge pas, lui a murmuré Aayan »
Il l’avait suivie.
Il lui a pris la main et ils ont attendu un moment en silence avant de ramper dans les gravats pour remonter la rue en direction de la maison.
Soudain un claquement sec.
Aayan a lâché sa main avant de s’écrouler.
Leyla est restée jusqu’au matin grelottant de sanglots, tapie dans une cave toute proche où elle avait pu se glisser.
« Ton frère est parti de l’autre côté, lui a dit son père des larmes dans les yeux. Il dort à présent dans le lit du soleil ».
Ils ont ensuite cessé de parler d’Ayaan.
Le lendemain, Leyla montait dans le camion avec ses parents. De leur maison, ils n’emportaient presque rien.
Elle suffoquait dans le conteneur et elle essayait de ne pas se laisser écraser par tous les corps qui l’entouraient et qui la pressaient. Elle serrait très fort la petite poupée de bois que lui avait sculptée Ayaan pour ses cinq ans.
Comment était-ce de l’autre côté ? Elle ne le savait pas mais elle était certaine qu’il n’y aurait pas la même puanteur que celle de pourriture de la cave où elle était restée tapie, ou celle de cette hanche osseuse qui lui meurtrissait le visage. Elle a fini par flotter dans une sorte de sommeil étrange peuplé de ruines, de corps et de sons étouffés que bousculaient les cahots du camion sur la piste.
Puis... Plus rien !

La fraîcheur de la nuit et le linge mouillé que sa mère tenait posé sur son front l’ont tirée du puits de sommeil où elle commençait de se noyer. Sa poupée de bois avait disparu. Sans doute était-elle restée dans le camion, ou peut-être avait-elle rejoint Ayaan dans le lit du soleil.
Ils se sont installés pour dormir dans un creux derrière une dune, entouré d’autres creux où dormaient d’autres gens qui restaient ensuite dans la journée, assis là, à ne rien faire. Certains erraient aux alentours à la recherche d’on ne sait quoi. Puis ils revenaient la tête basse, résignés, pour attendre un lendemain qui, peut-être cette fois, les ferait passer de l’autre côté.

Leyla a un peu faim. Elle en a l’habitude. Elle a faim tous les jours depuis leur départ de la maison.
- On ira bientôt sur le bateau, interroge-t-elle les yeux encore engourdis de soleil ?
- C’est pour cette nuit, lui chuchote son père, mais chut ! Il ne faut en parler à personne »
Elle se demande alors comment on fera pour retrouver le lit du soleil s’il fait nuit.
Mais elle préfère ne pas poser la question à ses parents. Elle leur fait confiance. Elle est sûre qu’ils y auront pensé et qu’ils espèrent eux-aussi retrouver Ayaan pour qu’il se joigne à eux et que, bientôt, toute la famille soit réunie de l’autre côté.
Ce doit être un endroit merveilleux que l’autre côté, se dit-elle, puisque tant de personnes veulent s’y rendre. Elle est sûre qu’il n’y aura pas de soldats et pas de trous dans les maisons, qu’il n’y aura pas de bombardements ni de ruines grouillantes de rats. Elle est sûre qu’il n’y aura pas de camps où l’on s’entasse. Et les gens qui vivent là-bas, au-delà du lit du soleil, irradient tellement le bonheur qu’on ne peut qu’être pénétré de ses éclats.

Des mains ont brutalement poussé Leyla sur le bateau. Elle a trébuché et elle s’est rattrapée à la chemise d’un homme qui l’a écartée d’un coup de poing. Son père a crié avant d’être lui-même emporté dans une bousculade. Sa mère a pu la rejoindre, la robe déchirée, et elles se sont toute deux assises dans un coin sombre, empuanti par le mazout.
Le bateau tangue et Leyla ne se sent pas bien.
Elle s’est relevée et elle regarde à présent de l’autre côté du bastingage. Les yeux écarquillés dans la nuit, elle cherche le lit du soleil. Elle cherche, encore et encore. Elle ne veut pas risquer de passer de l’autre côté sans avoir trouvé Ayaan.
Elle le réveillera. Il lui sourira et il l’accompagnera au pays du bonheur.
Elle regarde fixement encore et encore, jusqu’à ce que les yeux lui piquent. Elle n’ose plus battre des paupières.
Elle voit alors soudain la lune qui trace sur le flot des reflets de lumière qui dansent, vêtus de blanc et d’argent, et qui l’invitent, comme une porte qui s’entrouvre, dans la chambre où dorment Ayaan et le soleil.
Elle se laisse doucement glisser.

De l’autre côté, au matin, on a trouvé le corps d’une petite fille sur la plage de Lampedusa. Elle serrait dans sa main une poupée de bois.

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