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Tablemots

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Tableaux de mots, mots en tableaux, c'est le blog de Sogsine... D'abord de l'écriture en forme de nouvelles ou de poèmes. Et puis, en pointillés, quelques échos d'une petite ville de province ... ou parfois d'ailleurs et que je signe de mon nom, Gérard Silighini... Gérard et Sogsine, deux facettes d'une même personne


De l'autre côté de la porte

Publié par Gérard Silighini sur 23 Février 2018, 22:36pm

Catégories : #, blog, #Intime

Quand j’ai écrit « Une dernière valse immobile », je n’imaginais pas qu’un mois plus tard, un peu avant que le jour ne se lève, une infirmière m’annoncerait au téléphone la mort de mon père.

Il a passé la dernière porte ce matin, à cinq heure vingt précisément. Il est parti sur la pointe des pieds, comme dans un rêve.  Il avait 94 ans

Me reviennent à présent des images, quelques souvenirs très profondément enfouis, cachés comme le sont les fondations d’une maison. C’est qu’il a beaucoup contribué à me construire le Primo. Il regrettait tant de n’avoir pas été bon à l’école et il voulait que ses enfants y réussissent et qu’ils deviennent quelqu’un. 

Mais c’est lui qui était quelqu’un.

Il avait la rage quand, tout jeune, il déchargeait à la pièce des wagons de coke à l’usine. Il avait la rage quand il a suivi des cours du soir pour obtenir son CAP et devenir contremaître. Il a eu la rage, mais ce n’était plus la même, quand l’usine a fermé et qu’il s’est retrouvé au tapis avec quelques milliers d’autres gars qui avaient cru eux-aussi que l’acier était le cœur battant de la Lorraine.

Mon père c’était quelqu’un.

Il faisait deux journées en une quand nous étions mômes. Une journée à l’usine, puis une autre où il creusait, à la pelle et à la pioche, les fondations des maisons des autres. Puis il rentrait, s’allongeait pour roupiller un moment avant de s’éveiller à nouveau et de meubler nos trois pièces de valses-musette qu’il sifflait comme personne.

Il était vraiment quelqu’un. C’est juste qu’il ne le savait pas et que ça l’a longtemps rongé. C’est juste que je n’ai pas su le lui dire, que je n’ai pas eu la manière.

Il a cru longtemps qu’il lui fallait être quelqu’un d’autre pour être quelqu’un, alors qu'on l'aimait comme il était, que je l’aimais comme il était, même quand on s’engueulait parce que j’avais vingt ans et que je croyais déjà savoir le monde.

C’était mon père. J’en étais fier mais je n’ai pas su le lui dire. En tout cas pas assez.

A présent qu’il a passé la porte, j’imagine qu’il s’est évaporé en un léger voile de brume qui, peut-être, se déposera dans le froid de l’hiver en minuscules perles de cristal, comme celles qui ont donné leur nom à cette valse qu’il sifflait souvent et qui, aujourd’hui, demeure immobile.

Et je sais que désormais je l'entendrai à chaque fois que le givre raidira la forêt.

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