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Tablemots

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Tableaux de mots, mots en tableaux, c'est le blog de Sogsine... D'abord de l'écriture en forme de nouvelles ou de poèmes. Et puis, en pointillés, quelques échos d'une petite ville de province ... ou parfois d'ailleurs et que je signe de mon nom, Gérard Silighini... Gérard et Sogsine, deux facettes d'une même personne


Les paperasses de monsieur Perasse

Publié par Sogsine sur 20 Février 2018, 09:13am

Catégories : #, nouvelles, #Nouvelles... de notre monde

Raymond Perasse était heureux. Il en avait fini avec son invalidité. Il allait enfin devenir comme tout le monde.
Il ne s'agissait pas d'un miracle. Il allait fêter ses soixante-deux ans et passer du statut d’invalide à celui de retraité... Une toute autre position sociale.
Financièrement, cela ne changerait pas grand-chose. Il lui faudrait toujours compter les centimes et espérer qu'il ne lui arrive pas d'imprévus.

Il avait cru comprendre qu'il gagnerait tout de même une cinquantaine d'euros dans l'affaire... Le prix d'une paire de chaussures ou d'une demi-douzaine de paquets de tabac ! C'est qu'il marchait beaucoup et qu'il fumait en marchant.
De toute façon, ce n'était pas pour lui une question d'argent. Il avait depuis si longtemps l'habitude d'être pauvre, de faire attention à tout et même à ses rêves  !
Le vrai changement, c'est qu'il n'aurait plus besoin d'éviter le monde comme il l'évitait depuis près de quarante ans.


Tente-sept années avec la peur au ventre, cette peur qu’on lui demande :
— Si ce n'est pas indiscret, vous faites quoi dans la vie ?
Mais que répondre au buraliste ou à l'épicier qui l'interroge ? Vaut-il mieux faire semblant de ne pas entendre ou tenter un timide : « Je suis en invalidité » ? Et lorsque l'autre s'étonne de lui voir deux bras, deux jambes et de bons yeux, faut-il alors ajouter un « c'est psychologique"  au risque de devoir ensuite supporter son long silence gêné ?
Trente-sept ans à éviter les gens et leur regard, à ne les croiser que par nécessité. Trente-sept ans de repli sur soi... Et cette peur panique de l'imprévu  !

Il avait vécu la nuit et dormi le jour.
En tout début de soirée, après son petit déjeuner et avant le journal de vingt heures, il allait chercher son tabac chez le buraliste du quartier.
Il préférait être servi par le patron.
La patronne l'intimidait... ou peut-être finalement l’attirait-t-elle sans qu'il se l'avoue...
Et puis elle lui évoquait cette institutrice de quand il était enfant  et dont il n'était jamais parvenu à retrouver le nom.
Il ne disait qu'un vague bonjour, passait sa commande, empochait sa monnaie et repartait avec un au-revoir aussi vague que le bonjour. Il filait ensuite, sans changer de trottoir, jusqu'au petit centre commercial à côté et se glissait dans les rayons, ombre rapide qui ne se penchait que de temps à autre pour vérifier une étiquette et jeter en vrac quelques boites dans son cabas. Il avait remarqué que les produits les moins chers sont toujours en bas dans les rayons, comme s'il fallait là aussi contraindre les plus pauvres à plier l'échine.

Rentré dans son meublé, il allumait la télé. Elle lui tenait compagnie mais ne lui posait jamais de question, elle. Elle lui parlait du monde et de ses crises.

Raymond ne connaissait pas le monde et, de sa ville, ne lui étaient familières que les quelques rues qu’il empruntait dans ses pérégrinations nocturnes ainsi que les bords de Meuse où, guidé par le fleuve, il s'obligeait chaque nuit à compter cinq milles pas, droit devant lui, avant de faire demi-tour...
Il avait réglé sa vie à l'envers de celle des autres, mais avec un souci presque aussi maniaque de la précision et de l’exactitude que celui de Phileas Fogg.


***

— Monsieur, il y a un blanc dans votre récapitulatif de carrière pour les années 1986, 1987 et 1988. Il me faut des justificatifs pour ces trois années ?
Sous son casque de cheveux oranges coupés court, la dame de la Carsat lui évoquait cette institutrice sévère qui lui enseignait autrefois l’accord du participe passé avec le verbe « avoir », à coups de règle sur les doigts. Ses cheveux à elle étaient noirs et non pas orange, mais ils étaient plaqués tellement serrés qu'on les aurait crus dessinés à gros traits d'encre sur ses tempes et sur son crâne.
— Je ne comprends pas, j'étais en invalidité tout le temps.
— Je vois bien Monsieur que jusqu'en 1986, c'est l'assurance maladie de Tarbes qui vous prend en charge. Après 1988, c'est celle de Charleville-Mezieres... Mais entre les deux ?
Vous n'avez pas conservé de justificatif des versements de pension ?
Qu'est-ce que c'était que cette histoire encore ? Il leur manquait toujours des paperasses. Quand avait-il quitté Tarbes au juste ? Ses mains devenaient moites et elles allaient commencer à trembler.
— Je ne sais pas. Je ne sais plus... lance-t-il d'un ton coupable. J'ai touché mon invalidité tous les mois. De toute façon je n'avais rien d'autre. Comment j'aurais pu vivre ?
— Ce n'est pas la question monsieur. Moi il me faut des pièces qui en justifient. Comment voulez-vous qu'on établisse vos droits à la retraite sans cela ?
Ou alors vous nous faites une lettre indiquant que vous ne disposez d'aucun justificatif et le calcul se fera sans compter ces trois années-là.
— Ça me fera beaucoup moins de retraite ?
Il était déjà prêt à renoncer aux cinquante euros supplémentaire qu'il escomptait de son changement de statut. Il en serait quitte pour continuer d'user ses souliers au-delà de la corde... Si cela lui permettait d'échapper à toute cette paperasse  !
— Ça peut réduire sérieusement le montant de votre retraite de base. Mais on ne pourra lancer votre dossier ASPA pour la compléter que quand vous aurez réglé la question de votre retraite complémentaire.
— C'est quoi l'ASPA ?
— C'est ce qu'on appelait le minimum vieillesse avant.
Elle le regardait, l'air un peu catastrophé et si sévère en même temps, comme l'institutrice qui l'interrogeait autrefois. Mais comment s'appelait-elle déjà ? Il était sûr que s'il retrouvait son nom, ça réglerait en même temps cette histoire de justificatifs et de toutes ces paperasses qu'on lui réclamait.
C'est qu'en plus, et pour faire bonne mesure, son organisme de retraite complémentaire lui réclamait de son côté les preuves du versement d'indemnités journalières de la sécurité sociale entre 1975 et 1978.

Il était traqué de partout  !
— Vous comprenez, lui avait dit la dame de la plate-forme téléphonique dont il avait réussi à savoir qu'elle exerçait à Saint-Étienne, si vous ne prouvez pas que vous avez touché ces indemnités, il n'y a pas continuité entre vos périodes de travail et votre invalidité. Vous perdrez le bénéfice de quarante ans de cotisations.
C'était quoi encore cette histoire et qu'est-ce qu'il pouvait bien en savoir de ces indemnités ? Les avait-il touchées au moins ?
A l'époque il était à l'hôpital et c'est sa mère qui s'occupait de tout cela.
Mais sa mère aujourd'hui... Elle perdait un peu la tête et, de toute façon, elle habitait loin et il ne la voyait plus depuis longtemps ! Il lui adressait une lettre de temps à autre mais elle répondait de moins en moins. Et lui, du coup, pensait de moins en moins souvent à lui écrire
— Vous n'avez vraiment gardé aucun papier, aucun justificatif ?
Mais voilà qu'elle le prenait pour un débile, pour un pas normal... Comme quand on l'interrogeait sur un point de grammaire en classe.
— Alors tu mets un E ou pas à la fin de ce participe passé ? Tu sais ce que c'est au moins qu'un participe passé ?
L'institutrice scandait sa phrase en balayant l'air de sa règle, debout sur l'estrade.

Raymond sentait que ses mains tremblaient franchement à présent. Il les tenait dans son dos. Il ne voulait pas que la dame de la CARSAT les voit.
Mais voilà qu'elle regardait soudain effarée. Voilà en effet que, sans même s'en rendre compte, il souriait.
C'était l'idée de toute cette paperasse, de tous ces justificatifs qu'on lui réclamait et qu'ils auraient tous voulu qu'il garde empilés dans son meublé.
Mais Il les imaginait, tous ces papiers, papillons étranges qui flottaient, de plus en plus nombreux autour de l'unique ampoule de sa pièce... Et il souriait à cette armée multicolore qui soudain s'était mise à envahir le bureau de la CARSAT et tournoyait au-dessus du casque orangé des cheveux de l'employée assise en face de lui.


— Écoutez monsieur, je vous en prie, je suis sérieuse. Il va falloir que vous les trouviez ces justificatifs. Essayez d'écrire à la Caisse Primaire qui a mis en place votre invalidité au départ. Ils ont peut-être conservé des archives...

Écrire à la caisse primaire... Ecrire, écrire, écrire...Mais elle ne se rendait pas compte.
Il avait déjà renoncé à sa nouvelle paire de chaussures. A quoi allait-il devoir renoncer encore. Tout de même pas à être retraité... De toute façon il ne pouvait pas rester en invalidité... Et la CPAM cessait ses paiements dès la fin du mois...
Des paperasses. Toujours des paperasses.


— Vous comprenez monsieur, il faut que l'on contrôle, s'excusa-t-elle. C'est qu'il y a des fraudeurs tout de même. Je vais vous aider. Je vous écris la liste des papiers qu'il me faut. Vous me les mettrez dans une enveloppe que vous déposerez dans la boite aux lettres qui donne sur la rue. Dès que je les aurai, je les enverrai au service de liquidation des retraites qui vous notifiera le montant de vos droits. C'est bien clair ?
— Il faudra que je reprenne rendez-vous ?
— Non, non ! C'est inutile monsieur vous recevrez votre notification par courrier.
— Ça me fera combien de retraite à peu près ?


Il fallait qu'il sache. Il avait besoin de savoir. Il y aurait bientôt le loyer à payer et toutes ces factures aussi...Des paperasses, toujours des paperasses.


— Je ne peux pas vous dire monsieur. Mais il faut trouver vos justificatifs. Avec ce que vous m'avez donné, vous aurez une retraite de base de 350 euros peut-être ou quatre cents... Mais vous recevrez un courrier. Moi de toute façon, je ne suis pas qualifiée pour calculer et je n'ai pas le droit de vous dire.


Elle s'impatientait vraiment cette fois...
350 euros. C'était une plaisanterie ! Ce n'était pas possible ! Il vivrait comment avec 350 euros ? C'était déjà si difficile avec presque 800.
Il ne souriait plus. C'était grave.
Il ne parvenait pas à parler. Mais surtout il ne parvenait pas à partir.

Ses mains ne tremblaient plus. Elles se raidissaient au contraire.
Au plafond, les papillons de papier avaient cessé de voleter et, venus en masse du fond de la pièce, ils se laissaient tomber lourdement sur lui.
Ils étaient redevenus ces tonnes de paperasses qui lui manquaient et dont il ne savait même pas l'existence jusqu'à ce jour. Et les voilà qui l'étouffaient. Les voilà qui pesaient et tentaient de l'enfoncer dans le sol du bureau et de l'enterrer avec sa chaise.
Mais elle, l'institutrice sévère, là en face de lui... Pourquoi les papillons évitaient-ils de tomber sur elle ? A cause de la règle ? Ou à cause de l'orangé de sa chevelure ? Ou parce que ses cheveux étaient en train de virer à présent de l'orangé au noir


— Vous n'allez pas bien monsieur ?
Elle s'était levée.
Sa voix ne lui parvenait qu'à peine, assourdie par des murailles de paperasse qui continuaient de s’amonceler comme les congères sur le chemin de l'école où il allait à pieds, seul, hiver comme été, les tripes tordues, les poings serrés dans ses poches.


— Vous n'allez pas bien monsieur ?
Il ne répondait pas. Il ne l'entendait pas.... Il entendait... comme une mélopée :
« Le participe passé s'accorde avec le complément d'objet direct quand il est placé devant... Le participe passé s'accorde avec le complément d'objet direct quand il est placé devant...Le participe passé... »
— Tu me le copieras cent fois pour demain Raymond...

Bouliac... Ça lui était venu en une fulgurance. Bouliac ! Elle s'appelait Madame Bouliac !
Il avait retrouvé son nom....
Trop tard... Il était bien trop tard !
Les congères de paperasse s'étaient rejointes et elles se soudaient en un étau qui lui brisait les côtes. C'étaient des éclats de feu qui irradiaient dans sa poitrine, son bras et jusqu'au bout de ses doigts.

Il en avait fini avec son invalidité ! Enfin ! Il était devenu comme tout le monde... Sans même avoir besoin d'endosser le costume du retraité. Sans paperasses et sans la dame aux cheveux orange. 

C'est juste qu'il était en train de mourir d'un infarctus terriblement et désespérément banal.

J'ai publié ce texte sur Short Edition il y a plus de deux ans. Je crains que le monde n'ait pas beaucoup changé depuis pour les plus démunis.

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